Constructeurs

Une reprise très progressive

Jean-Philippe Pastre

7/05/2020

Les constructeurs d'autocars et d'autobus auront été fortement impactés par la crise sanitaire mondiale. La reprise industrielle est là, sera-t-elle accompagnée d'une reprise des commandes ? Rien n'est moins sûr.

L'association européenne des constructeurs automobiles, l'ACEA, recensait 298 sites industriels en reprise d'activité au 5 mai 2020. Du côté de la production, la situation varie suivant les pays : la Turquie en particulier n'aura connu qu'un arrêt limité dans le temps de la production.

Tout comme la Pologne ou les Pays-Bas. De fait, Otokar Europe, Isuzu Bus et VDL Bus&Coach n'auront connu que de brèves périodes d'arrêts sanitaires, mais il dépendaient de fournisseurs qui, eux ont été plus sévèrement impactés ce qui a désorganisé la production.

Un point confirmé par Frantz Perre, de MAN Trucks & Bus France : « des usines ont été arrêtés depuis 2 semaines faute de livraisons de composants ». Christian Weintz dirigeant de Solaris Bus France confirme : « l'usine Solaris a connu des ralentissements et n'a quasiment pas été impactée. Mais la question concerne les approvisionnements en flux tendus susceptible de désorganiser la production ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La situation a été beaucoup plus difficile en Italie et en Espagne, ce qui n'est pas neutre sur la filière. De nombreux équipementiers ou carrossiers travaillent dans ces deux pays, et cela a désorganisé l'ensemble des constructeurs.

Le géant mondialisé ZF lui-même est impacté globalement mais reprend ses fabrications, parfois avec des cadences réduites. Le groupe travaille activement à l'adaptation de ses sites de production pour concilier, comme tous les industriels, impératifs sanitaires et productifs. Ce sera le cas pour de nombreux constructeurs qui jonglent d'un pays à un autre sur le plan social.

D'autres, comme Dietrich Vehicules ou Trouillet Cars et Bus dépendent des livraisons de châssis nus en provenance d'Iveco ou de Mercedes-Benz. Pour ce dernier, l'usine de Ludwigsfelde, qui fabrique les châssis-cabine Mercedes-Benz Sprinter fait partie des dernières à redémarrer la production. Pour autant Evobus France a redémarré l'usine de Ligny-en-Barrois tout début mai après un mois et demi d'arrêt complet. Mannheim et Neu-Ulm ont repris une semaine avant la France.

En France même, la situation était variable : arrêts complets ou productions au ralenti. Les équipes après-vente auront assuré les permanences, surtout pour les autobus. Les commerciaux et équipes répondant aux appels d'offres ont travaillé à distance. L'Espagne a fini par reprendre ses productions entre fin avril et début mai, à la grande satisfaction des importateurs et filiales françaises des principaux constructeurs-carrossiers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La reprise voulue pour le 11 mai en France, pose d'autres problèmes... d'intendance ! Ainsi Guénaël Bonneau d'Irizar France évoque « la course aux masques, au gels hydro-alcoolique, aux articles de signalétique » exigés pour les entreprises.

Sur les 35 personnes d'Irizar France, les commerciaux seront les derniers à reprendre un rythme de vie normal « pas la peine de les envoyer sur le terrain, si ce n'est pour garder le relationnel ». La situation varie suivant les constructeurs, et les marchés. Vanessa Cerceau, responsable des relations presse de Scania France, évoque « 8 semaines très intenses pour les équipes travaillant sur les appels d'offres ».

Questions autour des délais et de la force majeure

Si les développements de modèles ont perdu quelques semaines, les calendriers de lancement des constructeurs ne devraient pas être trop impactés à long terme. C'est le cas chez Irizar, Trouillet Cars et Bus, ou Volvo.

Pour les nouvelles gammes en montées de cadence, la situation est bien plus délicate. La filiale France d'un constructeur qui souhaite rester discret reconnaît « le choix des priorités et affectations est parfois problématique ».

La situation sur les délais est très variable : VDL Bus&Coach confirme toutes ses livraisons initialement planifiées sur mai et juin tout en nuançant : les commandes prises en février jusqu'à mai 2020 pourraient être impactées par des retards.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les constructeurs qui, habituellement stockent des modèles pour les services scolaires à livrer à l'été, seront les moins pénalisés. Dominique Trouillet concède « on aura pas autant de véhicules clefs en mains que d'habitude ». Xavier Ringeard est raisonnablement optimiste « on a rentré des véhicules toutes les semaines. » FCC aurait 105 véhicules en stock, dont les deux-tiers déjà vendus « on a pu avancer », reconnaît-il.

Les acheteurs de véhicules scolaires doivent juste garder à l'esprit que s'il n'y aura pas de délais, les volumes sur stocks clefs en mains, ne seront peut-être pas aux niveaux habituels. L'anticipation sera ici prudente. Pour les véhicules en commande on a des annonces entre 6 semaines et... 4 à 5 mois de retard !

L'angoisse des constructeurs concerne l'attitude des collectivités vis-à-vis des pénalités de retard et la définition des délais associés à la force majeure : les délais seront-ils entendus de façon stricte, à savoir limités à l'arrêt de production, ou comprendront-ils les effets dûs aux ruptures d'approvisionnements ?

Quel impact sur les services commerciaux ?

Bonne nouvelle dans cet océan de morosité : les constructeurs interrogés ont tous déclaré ne pas avoir eu officiellement d'annulations de commandes. Isabelle Fontaine, porte-parole d'Evobus France, confirme des carnets de commandes de bon niveau. Toutefois, la matérialisation de celles-ci dépend des décisions de financement des banques.

Pour les véhicules déjà en parc chez les clients, Guénaël Bonneau évoque les reports de crédits de la part des banques sur 6 mois. Mais cela ne résoudra pas les problèmes de loyers manquants à la restitution des véhicules en fin de contrat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un véritable casse-tête à vernir pour les constructeurs et leurs équipes dédiées aux véhicules d'occasion. Car il y a également la question des kilomètres « manquants » : comment les valoriser ? Quid des garanties contractuelles : seront-elles prorogées ?

De nombreux interlocuteurs, comme Mickaël Lanez, responsable commercial chez Volvo Buses France ou Vanessa Cerceau du service communication presse de Scania France, évoquent toutefois des reports de livraisons à la demande des clients.

Ce qui, finalement, arrange bien les constructeurs, et apparaît logique pour les autocars puisque la saison 2020 est clairement perdue pour les acteurs du tourisme.

Malheureusement, ces qui n'aura pas pu être livré, n'a pas pu être facturé, ce qui pèse forcément sur le chiffre d'affaires des constructeurs. Pour mesurer l'activité réelle de l'année 2020, il faudrait juger celle-ci sur 10 mois et non 12.