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Transition énergétique  

Vers une nouvelle géostratégie ?

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Jean-Philippe Pastre

L'étude Vers une géopolitique de l'énergie plus complexe ?, associant l'IRIS et l'IFP-Energies Nouvelles mesure, à l'aune de la géostratégique, les effets de la transition énergétique. Les bouleversements sur les modes de transport ne sont qu'un petit aperçu des changements à venir. De nouvelles dépendances et instabilités se font jour.

Première vérité, pas très heureuse pour le GIEC, la demande de ressources fossiles ne cesse de croître. Selon l'étude conjointe de l'IRIS et de l'IFP-Energies Nouvelles, la demande mondiale d’énergie, est passée de 9 256 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) à 13 511 Mtep entre 2000 et 2017. Cette croissance globale n'est pas forcément contraire à un rééquilibrage entre les ressources : le pétrole, qui représentait près de 50% de la consommation d’énergie primaire à la veille du premier choc pétrolier, en représentait, en 2017, environ 34%. 

 

Si ces politiques de transition énergétique diminuent théoriquement et progressivement la dépendance aux différents producteurs d’énergies fossiles, elles ne sont pas exemptes de nouvelles aliénations. L'étude s'intéresse à tous ces enjeux : ressources de matières premières (minerais, métaux, terres rares) et brevets. 

 

Un troisième volet s'attache aux conséquences que ces bouleversements induisent pour les pays ayant profité de la rente pétrolière. Suivent la définition de matériaux critiques à travers les critères géographiques, technologiques, temporels. Ces matériaux « sensibles » sont des métaux « nobles » tels que l'or, le palladium, le molybdène ou le manganèse (utilisé dans les batteries), dont la demande pourrait plus que doubler en trente ans mais aussi, et cela est plus surprenant, des matières premières comme le plomb (+98%), l'aluminium (+90%), le cuivre (+78%), voire les granulats, ciment et eau nécessaires à la construction des nouvelles installations. 

 

La localisation de ces besoins est tout aussi instructive : 1er et 3e consommateurs d'énergie mondiaux en 2018, la Chine et l'Inde auront un impact qui ira croissant sur le système énergétique mondial « et donc de facto sur la consommation de matériaux dans les années à venir » ajoute le rapport.

 

Le cuivre : un futur métal rare

L'étude conjointe IRIS IFP-Energies Nouvelles met en relief deux ratios (consommation cumulée sur ressource disponible) très inquiétants pour 2050. Ainsi, le lithium, déjà mis en évidence par de nombreuses enquêtes, verrait sa marge atteindre 54%. Contre toute attente, le vrai seuil de criticité concerne le cuivre, dont la marge serait de seulement 8,2% ! La vraie menace de pénurie concerne donc le cuivre, nécessaire pour les moteurs, leurs bobinages, les câbles de transport électriques, et les unités de production d'énergie. 

 

Dans cette perspective, les auteurs insistent sur « les politiques d'implantation massive de transports publics et de transports non motorisés permettent, en effet de réduire la criticité de matériaux ». Une autre façon d'atténuer le risque de pénurie est de développer le recyclage de ces matières premières. 

 

Pour le recyclage du cuivre, l'Europe apparaît ainsi très en avance sur les autres pays du monde, mais le développement des besoins dans les biens de consommation courante au détriment du bâtiment et des sites industriels génère des difficultés pour la collecte et le recyclage de cette ressource. 

 

Vis-à-vis du lithium, l'Europe et les Etats-Unis s'affichent comme particulièrement dépendants des ressources d'Amérique du Sud. Autre constat inquiétant : « toute hausse de la demande globale de métaux induira une hausse de la demande énergétique » pour leur extraction et leur transformation. Un mauvais présage pour respecter les engagements de la COP21. Et les auteurs de prédire « un nouveau visage de la dépendance des pays aux matériaux de la transition énergétique ».

Les enjeux de la matière grise

L'IRIS et l'IFP-Energies Nouvelles s'intéressent également aux enjeux de matière grise : les brevets ! Une première observation de leur part relève « l'absence de neutralité technologique dans les aides apportées aux technologies bas-carbone(1)». Il mettent en évidence le fait que l'innovation bas carbone et l'adoption d'accords climatiques internationaux sont intimement liés. Ce qui génère un paradoxe : malgré un enjeu climatique mondial, on vient buter sur des questions de propriété intellectuelle entrepreneuriales nationales. 

 

En outre, les Etats eux-mêmes se trouvent ici en concurrence géo-économique. « L'innovation (et la protection de l'innovation) se révèlent être des élements essentiels de la sécurité et plus généralement de la souveraineté nationale ». 

 

On peut dès lors comprendre les craintes du gouvernement Allemand dans la montée au capital (jugée hostile) du Chinois Geely dans le groupe Daimler, ce dernier ayant fait l'acquisition de la société américaine Proterra (spécialisée dans les véhicules électriques à batteries) à l'été 2018. 

 

L'innovation n'est pas seulement tirée par des questions de prix de l'énergie, mais aussi par la pression politique liée aux règlementations environnementales, un schéma qui se serait vérifié particulièrement aux Etats-Unis, Japon et Allemagne Fédérale. En matière de dépôt de brevets dans les technologies bas carbone, « de tous les pays européens, la France semble accuser un retard dans l'ensemble des quatre secteurs technologiques analysés ». 

 

Et l'étude de résumer la situation en ces termes : « l'innovation bas carbone et son financement constituent des manifestations des stratégies des gouvernements  pour acquérir les actifs technologiques ainsi que les rentes d'innovation dans le champ des énergies renouvelables ».  Consolation ? Ces changements impacteront les Etats rentiers (tels que la Russie ou l'Arabie Saoudite), qui ne peuvent déterminer (en valeur ou dans le temps) la baisse éventuelle de leurs revenus avec le développement des énergies renouvelables.

 

De nouvelles instabilités géopolitiques

On l'a vu avec l'Algérie, la chute des cours du pétrole et du gaz peut provoquer des réactions sociales violentes (suite à la baisse du subventionnement à l'importation de certaines denrées alimentaires par exemple). Dans les cas extrêmes, cela pourrait recréer une instabilité internationale, si les régimes de ces pays rentiers devaient répondre à des aspiration démocratiques de la part de populations en situation de crise du pouvoir d'achat. 

 

Les subventions domestiques à l'énergie dans ces pays producteurs posent également problème, dans la perspective même des enjeux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Dans la perspective de la COP21, il leur faudrait également laisser inexploités d'ici 2050 l'équivalent de 33% des réserves de pétrole et 49% de celles de gaz ! 

Dès lors, de gros producteurs auraient intérêt à ce que le chaos demeure chez d'autres (Vénézuela, Lybie, Irak) ou à maintenir certains blocus (comme en Iran). Seul motif d'optimisme : le pouvoir de nuisance de ces pays rentiers sur les cours du pétrole et du gaz pourrait se voir réduit dans la perspective d'une évolution radicale vers le « hors-pétrole ». 

 

Abu Dhabi, le Qatar, Dubaï, Emirats Arabes Unis et, plus près de nous, la Norvège, ont choisi d'investir dans des fonds souverains pour sortir de cette situation de monoculture financière. Bref, un document à lire pour comprendre les enjeux du nouveau panorama énergétique à venir. Il a le mérite de montrer que le véritable enjeu planétaire et continental est de sortir des énergies fossiles.

 

  1. Vers une géopolitique de l'énergie plus complexe ?, étude prospective conjointe de l'IRIS et de l'IFP-Energies Nouvelles dans le cadre d'une programme GENERATE de l'Agence Nationale de Recherches (ANR) janvier 2019.