• Michel Chlastacz

Sanctions européennes et rôle du rail


09/03/2022 - Au point de vue du transport ferroviaire, la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine est réellement atypique, alors que le rail joue ici un rôle structurel et stratégique incontournable comme dans la cohésion de l’Ukraine et de la Russie.


Le conflit met d’autant plus en avant ce rôle majeur du mode ferroviaire puisque les relations aériennes sont interrompues* et que les accès routiers occidentaux à l’Ukraine sont submergés par l’afflux des réfugiés.


Quoique pris d’assaut par des dizaines de milliers de voyageurs qui veulent fuir l’est du pays voire le quitter, les trains continuent de rouler.


Les relations ferroviaires internationales de et vers la Pologne restent en service et des trains transfrontaliers supplémentaires auront même été ajoutés pour faire face à la demande (voir Mobilités Magazine, 28 février et 2 mars 2022).


L’accélération du conflit russo-ukrainien après l’attaque de la Russie pose donc de nombreuses questions dans le domaine des transports, comme leurs retombées géopolitiques à venir.


Le retour de la géographie


Sur les antennes, la valse médiatique ininterrompue des stratèges, commentateurs et experts de tous genres nous fait revenir aux commentaires tout aussi approximatifs que contradictoire qu’on a connu durant les guerres précédentes dites « locales ».


Cette fois la proximité du conflit nous rappelle la géographie de l’Europe centrale et orientale tant ignorée chez nous, tout autant que l’histoire de cette région du monde, instrumentalisée par les deux acteurs principaux ...


Dans ce contexte, les sanctions économiques envers la Russie s’avèrent complexes à mettre en œuvre, pour les approvisionnements énergétiques (voir Mobilités Magazine, n° 57/mars 2022) comme dans les secteurs industriels très mondialisés de l’automobile, de l’aéronautique et, plus encore, du spatial.


Mais elles sont également délicates à appliquer aux transports. En effet, si elles apparaissent faciles à mettre en œuvre pour l’aérien, cela semble bien plus ardu pour le maritime et le ferroviaire.


Pourtant l’Union européenne et les Etats-Unis (!) ont inclus les Chemins de fer russes (RZD) dans la liste des entreprises ciblées par ces sanctions.


Les Routes de la Soie perturbées


Ce train de mesures prend toutefois un certain nombre de précautions économiques, techniques et politiques, puisqu’elles n’impliquent pas d’interdiction de transit à travers la Russie, notamment pour les trains en provenance et à destination de la Chine via la ligne transsibérienne.


Elles visent a priori les importations et exportations ferroviaires russes et, comme par ricochet, celles de la Biélorussie, ici aussi, hors flux de transit.


Et elles ne touchent pas, pour le moment, les liaisons ferroviaires voyageurs internationales avec la Russie comme Paris-Moscou, Nice-Moscou, Berlin-Varsovie-Moscou et Helsinki-Saint-Pétersbourg, etc.


Côté fret, les itinéraires ferroviaires chinois des Routes de la Soie ne se trouvent également affectés qu’à la marge. Ainsi, la liaison trihebdomadaire entre X’ian et l’Union européenne est maintenue.


Elle transite par la Russie puis par le nord de l’Ukraine pour rejoindre la Hongrie et la Slovaquie à Cop, gare frontière entre Ukraine, Hongrie et Slovaquie. C’est le point technique de rencontre entre la voie large russe (1,524 m) et la voie standard européenne (1,435 m).


Toutefois, dès la fin de mars 2022, cet itinéraire sera détourné au nord via la double gare techniquement équivalente de Brest/Malaszewice, à la frontière entre Biélorussie et Pologne, principal point de passage des itinéraires ferroviaires des Routes de la Soie. Ce qui oblige à allonger le trajet de deux jours, estime l’opérateur chinois Xian International Inland Multimodal Port.


La liaison X’ian-Kiev du même opérateur reste en service, mais elle évite le Donbass et Kharkiv pour passer au nord par Koursk (Russie) et Soumy (Ukraine), ville cependant prise en tenaille par l’avance russe.


Mais cette liaison ne représente que 2% des volumes de trafic, une part faible des flux sino-ukrainiens qui passent surtout par Odessa, le plus grand port de la Mer Noire, désormais visé par l’offensive russe...

 

* Cette situation se retrouve au point de vue énergétique. Puisque le gazoduc « Drouzba » (Amitié !) venu de l’Est de la Russie et traverse le nord de l’Ukraine pour arriver en Slovaquie aurait doublé ses volumes de livraison depuis une dizaine de jours, [« Le Monde », 1er mars 2022]. S’ajoute le récent ravitaillement russe en combustibles nucléaires destiné aux centrales électriques slovaques. Effectué par des avions russes et cela en dépit du blocus aérien.