• Christine Cabiron

Bruno Percheron, directeur du réseau Transurbain

Propos recueillis le 28 avril 2020

A Evreux, le réseau Transurbain assurera 48% de services le 11 mai 2020. L’entreprise a pris un ensemble de mesure de protection à destination des voyageurs et des agents. Parmi lesquelles une borne de mesure thermique destinée à détecter les poussées de fièvre chez les salariés. Témoignage de Bruno Percheron, directeur de Transurbain.

Mobilités Magazine : quel est le niveau d’offre actuel à Evreux ?

Bruno Percheron : nous assurons 32% des services et nous avons centré l’offre sur la ligne principale qui dessert le CHU de 6h à 20h. A la demande du président de l’agglomération qui est médecin urgentiste, le réseau ne fonctionne pas entre 11h30 et 13h, excepté la ligne qui dessert l’hôpital. Guy Lefranc, jugeait qu’il y avait trop de personnes dans les transports publics pendant ce créneau horaire alors que tous les commerces sont fermés.

MM : quel est le niveau actuel de la fréquentation ?

BP : habituellement nous transportons 13 800 personnes par jour. Aujourd’hui, il y en a 650. C’est dramatiquement faible. Les habitants des quartiers prioritaires qui constituent 65% de notre clientèle sont les plus touchés. Du fait du chômage partiel, ces personnes se déplacent très peu aujourd’hui. Les scolaires qui constituent le gros du peloton de notre fréquentation et les seniors ne voyagent pas du tout.

MM : quel est le taux d’absentéisme dans l’entreprise ?

BP : il s’élève à 34% sur un effectif de 120 salariés dont 85 conducteurs. Nous avons eu le feu vert pour bénéficier de la mesure d’activité partielle jusqu’au 31 août 2020. Nous avons été assez impactés par l’arrêt des lignes scolaires, car le réseau est un peu construit sur la base de cette activité et nous avons des conducteurs principalement affectés à ces services.

MM : quel est l’état d’esprit dans l’entreprise ?

BP : l’ambiance est plutôt bonne, ce qui est assez surprenant. Nous sommes une petite quarantaine à venir travailler tous les jours. Les salariés sont très soudés, très volontaires. Ils n’ont pas de craintes à venir travailler du fait de tout l’arsenal de sécurité que nous avons déployé. De plus, comme il n’y a pas de circulation dans les rues, les conditions de travail sont très bonnes. Ce qui sous-entend une difficulté à la reprise où nous allons retrouver les bouchons, le bruit.

MM : comment avez-vous organisé le télétravail ?

BP : une quinzaine de personnes des services supports travaillent ainsi. C’est également le cas à l’exploitation pour les managers. Au début, cela leur paraissait incongru, mais au final ils se sont rendu compte que c’était réalisable. Nous allons inscrire ce mode de fonctionnement dans le temps. Cela permettra de respecter une distanciation dans les bureaux partagés.

MM : pourquoi avez-vous instauré un coaching du personnel en télétravail ?

BP : tout le monde ne travaille pas dans les mêmes conditions à la maison. Pour ma part, je n’ai plus d’enfants en bas âge et j’ai la chance d’avoir un bureau pour m’isoler. Ce n’est pas le cas de tous salariés. Les premiers jours, quand j’étais en visioconférence avec eux, j’ai assisté à des situations ubuesques et drôles : les enfants qui sollicitent leurs parents, le chien qui aboie. Cela humanise beaucoup le management ! Néanmoins, j’ai constaté à quel point c’était difficile de télétravailler ainsi. Donc, avec la société Upeure, nous avons développé un accompagnement pour que les salariés en télétravail restent motivés, s’organisent, articulent leur travail et la gestion des enfants, gèrent mieux le stress liés à la situation. Ce soutien prend la forme d’entretiens individuels. Il s’agit de leur accorder un temps d’écoute qui ne soit pas le mien. Une dizaine de salariés ont voulu être accompagnés.

MM : vous avez aussi développé un système de suivi du bien-être quotidien

BP : nous adressons un mail tous les soirs aux salariés pour savoir comment ils se sentent et comment la journée s’est déroulée. Cela donne lieu à un baromètre général. C’est une sorte de prise de pouls de l’entreprise. L’objectif est de mieux connaître l’ambiance dans l’entreprise et repérer les difficultés. C’est complexe de ne pas avoir les équipes « sous la main » pour travailler. En fonction de l’état d’esprit, j’adapte les demandes.

MM : que va-t-il se passer le 11 mai 2020 en matière d’offre ?

BP : nous allons la porter à 48%. La fréquence sera de 30 min sur les lignes structurantes et à l’heure sur les autres. Nous instaurerons des dessertes à vocation scolaire, même si pour l’instant nous ne savons pas combien d’établissements rouvriront, ni combien d’élèves il faudra transporter. Je ne suis pas trop inquiet : nous saurons nous adapter. Cette crise nous a appris à être agiles. Nous devrons aussi tenir compte d’un taux d’absentéisme d’environ 30%. Nous allons réinstaurer la montée par la porte avant. Les postes de conduite seront protégés par un vitrage en plexiglas securit. Par contre, nous suspendrons toujours la vente en bord. Les voyageurs pourront se procurer des titres de transport via nos appli mobiles, l’e-boutique et auprès des dépositaires. L’agence commerciale sera fermée jusqu’au 2 juin.

MM : comment envisagez-vous de faire respecter le port du masque dans les bus ?

BP : je pense que les voyageurs feront aussi eux-mêmes « la police » à bord. Ils joueront la règle collective. Néanmoins, si une personne ne s’y plie pas, cela donnera lieu à des conflits, voire à des bagarres, pas forcément avec des échanges coups, mais de crachats. C’est ce qui s’est produit à Rouen à un arrêt de bus. Je redoute qu’on change de paradigme dans l’organisation de nos forces de contrôle et de médiation. L’attention devra être plus portée au respect, au civisme qu’au contrôle de titres. C’est pourquoi nous allons remettre en piste nos vérificateurs. Ils se déplaceront à vélos car nous ne voulons pas qu’ils partagent la même voiture. Ils auront une mission pédagogique, d’accompagnement, de rappel des règles. Il n’est pas exclu qu’ils aient quelques masques à leur disposition pour dépanner des clients et éviter d’éventuels conflits.

MM : pourquoi avez-vous acheté une borne de mesure thermique corporelle ?

BP : cet équipement est complémentaire aux autres mesures comme les masques, visières, gel hydroalcoolique, lingettes. L’objectif est de s’assurer que les toutes les personnes qui entrent dans l’entreprise (salariés et visiteurs) ne sont pas fiévreuses. Il n’est pas question que nos conducteurs, mécaniciens, contrôleurs qui sont toujours à l’extérieur, créent en interne un foyer de contamination. Cette borne est un terminal de reconnaissance faciale. Il mesure la température corporelle avec détection du visage et dépistage rapide en 0,2 secondes de la fièvre. Avec les ressources humaines, nous sommes en train de définir les process d’utilisation. Compte tenu de l’état d’urgence sanitaire, nous sommes légalement autorisés à déployer un tel équipement qui coûte 6000€ HT. Seule obligation : il ne faut pas conserver les données personnelles et j’en serai garant.

MM : comment les salariés ont-ils perçu cette décision ?

BP : une partie est satisfaite car ils estiment que c’est un moyen de plus de protection. Cela les rassure. D’autres sont inquiets du fait des nouvelles habitudes qu’il faudra prendre : prise de température, port du masque… J’ai la chance de travailler avec des partenaires sociaux qui comprennent bien l’intérêt de ces mesures. Cette borne de mesure thermique sera utilisée tant que durera l’état d’urgence sanitaire. Lorsqu’il sera suspendu, la borne sera remise dans son carton.

MM : avez-vous évalué le montant des surcoûts liés à toutes ces mesures sanitaires ?

BP : nous avons commencé une comptabilité analytique liée au Covid-19. En un mois nous avons dépensé plus de 75 000€. Sachant que parallèlement, nous avons perdu 50 000€ de recettes commerciales. Le mois d’avril sera catastrophique et il y aura un effet ciseau énorme. Nous sommes face à un ensemble d’incertitudes quant à l’avenir. C’est très compliqué de donner une vision claire à nos salariés. Certains se demandent si l’entreprise va tenir le coup ? Combien de temps va durer l’activité partielle ? C’est une réelle difficulté de répondre à ces questions. Il faut être le plus rassurant et le plus disponible possible.

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