• Christine Cabiron

Eric Moinier, DG de Keolis Bordeaux

Propos recueillis le 21 avril 2020

A Bordeaux, le réseau TBM pense revenir à la normale en deux étapes. La première aura lieu le 11 mai où environ 60% de l'offre devrait être remise en service. Reste que de nombreuses interrogations demeurent pour cette reprise : le port du masque sera-t-il obligatoire dans les bus et tramway ? Quel sera le niveau de fréquentation lors du déconfinement ? Interview d'Eric Moinier, directeur général de Keolis Bordeaux.

Mobilités Magazine : quel est le niveau d'offre de transport public à Bordeaux ?

Eric Moinier : aujourd'hui, nous assurons 30% de services et étendu l'amplitude à la demande des hôpitaux. Sur le tramway, nous avons instauré trois plages horaires (5h-8h30, 11h45-15h30, 18h30- 22h30) pendant lesquelles nous garantissons une fréquence de 20 minutes dans les parties centrales. Pour le réseau de bus, nous avons identifié les lignes prioritaires et centré l'offre sur celles-ci.

MM : pourquoi avez-vous créé parallèlement un service dédié aux soignants ?

EM : nous avons créé "Mobi Soignants" le 25 mars car l'offre régulière ne répondait pas à tous les besoins de déplacement. C'est un transport à la demande qui fonctionne de porte à porte. Une vingtaine de minibus sont mobilisés et conduits par des conducteurs volontaires. En moyenne, nous réalisons 140 voyages par jour et 183 soignants sont inscrits. C'est un service qui monte en puissance.

MM : quelles sont vos ressources humaines pour assurer la continuité du service public ?

EM : Keolis Bordeaux emploie 2700 salariés dont 1700 conducteurs. Actuellement 320 d'entre eux travaillent chaque jour pour faire tourner le réseau. Il faut ajouter les encadrants et les agents de maintenance. Plusieurs centaines de salariés sont absents pour différents motifs. Nous avons des personnes en garde d’enfant, atteintes de pathologies présentant un risque vis-à-vis du Covid-19, en chômage partiel, en repos. Par ailleurs, plus de 200 salariés sont en télétravail.

MM : quelles sont les contraintes auxquelles vous êtes confrontées ?

EM : nous avons des contraintes liées au matériel qu’il faut préserver car certaines usines de pièces détachées sont fermées actuellement. Nous avons également des contraintes liées à des opérations de nettoyage renforcées. Tous nos véhicules rentrent après chaque service au dépôt pour être nettoyés avec des produits virucides.

MM : comment avez-vous rassuré les salariés de l’entreprise ?

EM : nous avons mis en place plusieurs cellules de crise : avec le comité de direction de l’entreprise, avec le groupe Keolis, avec Bordeaux Métropole. Avec les organisations syndicales nous avons mis en place un CSE exceptionnel pour expliquer les défis auxquels nous étions confrontés et les mesures prises. Cette coordination a permis de rassurer les salariés en direction desquels nous avons beaucoup communiqué. Cela nous a permis d’avoir une sorte d’union sacrée de toutes les forces de l’entreprise pour assurer la continuité du service. Aujourd’hui il y a encore des questions : combien de temps va durer la crise ? Comment va se passer le déconfinement ? Quel sera le coût de cette crise pour l’entreprise et comment cela va impacter les différents salariés ?

MM : comment préparez-vous le retour à « la normale » ?

EM : un certain nombre de mesures sanitaires vont devoir être détaillées par les autorités. Nous espérons que le port du masque sera obligatoire dans les transports publics au moment du déconfinement. Cette mesure nous permettra de gérer la distanciation sociale, ce qui serait impossible sans les masques surtout en heure de pointe. Nous maintiendrons bien évidemment les procédures strictes de nettoyage et de désinfection des véhicules.

MM : quel niveau d’offre prévoyez-vous de déployer le 11 mai 2020?

EM : impossible d’être précis aujourd’hui car cela dépendra de nombreux paramètres. Je pense que nous augmenterons l'offre en deux étapes : nous la doublerons dans un premier temps et ensuite nous nous fixerons un certain délai pour revenir à la normale. Tout sera fonction de la reprise des autres secteurs d’activité et des écoles. Idéalement, l'offre devrait être un peu supérieure à la fréquentation pour absorber sans problème les pics de trafic. Nous souhaiterions que les établissements scolaires et les entreprises étalent les heures d’entrée et de sortie afin de séquencer la fréquentation dans les transports publics.

MM : craignez-vous que cette crise mette un coup de frein à la progression de la fréquentation ?

EM : en 2019, nous avons réalisé près de 170 millions de voyages. Un chiffre en progression de 2,5% et de + 10% par rapport à 2018. Actuellement, la fréquentation a chuté de 95%. Le 11 mai, beaucoup de personnes vont s'interroger sur la façon dont elles réutiliseront les transports collectifs. Nous devrons rassurer le public sur les mesures sanitaires prises par l’entreprise. Cela prendra plusieurs mois. D'autant que la voiture individuelle risque d'avoir un grand succès car les gens voudront se déplacer en sécurité. Si c'est le cas, nous atteindrons rapidement une situation de congestion du trafic et de pollution très négative. Il faut que les pouvoirs publics et les opérateurs de mobilité œuvrent pour éviter une augmentation de la part modale de la voiture. Le cas échéant, ce sera un scénario noir pour l’environnement et la qualité de vie.

MM : quel est l’impact financier de la crise pour Keolis Bordeaux ?

EM : les recettes commerciales, de l'ordre de 7 M€ par mois, sont quasi à l’arrêt. Avec Bordeaux Métropole, nous allons discuter de l’économie de notre contrat et des mesures qu'il faudra prendre pour préserver l’entreprise. A cette perte de recettes s'ajoutent des surcoûts liés aux opérations renforcées de nettoyage, à l'achat de gel hydroalcoolique, à l’absentéisme.

MM : quelle est votre analyse quant à cette crise ?

EM : elle nous amène à réfléchir sur des futurs modes de travail, comme le télétravail, même si cette solution ne concerne qu’une petite partie de nos effectifs. Une chose est certaine : cette épidémie a permis à de nombreux salariés de se révéler. Ils ont été formidables pour leur mobilisation. Ils sont très engagés, motivés et volontaires pour assurer la continuité du service public par soutien avec ceux qui doivent travailler.

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