• Christine Cabiron

Laurent Senigout, DG de Keolis Rennes

Propos recueillis le 17 avril 2020

A Rennes, le réseau STAR fonctionne au ralenti. La reprise de l’activité est à l’étude. Mais en l’absence de précisions concernant la reprise des écoles et des conditions sanitaires qu’il faudra respecter, construire une offre est complexe. Explications de Laurent Senigout, directeur général de Keolis Rennes.

Mobilité magazine : quel est le niveau d'offre actuel à Rennes ?

Laurent Senigout : depuis le 18 mars, nous assurons 35% des services. Ils ont été centralisés sur les lignes les plus structurantes. Le métro fonctionne normalement (avec moins de rames), de 5h à 0h30 car il dessert le CHU. Les grandes surfaces commerciales sont desservies par des lignes de bus structurantes de 6h30 à 20h30. Actuellement, nous avons perdu 90% de la fréquentation : nous oscillons entre 20 000 et 28 000 voyages par jour, contre 330 000 à 350 000 voyages en temps normal.

MM : quelle est l'organisation en interne ?

LS : selon les jours, entre 330 et 350 salariés sur un effectif total de 1100 travaillent. Entre 70 et 80 sont en télétravail et 85 personnes sont en chômage partiel. Nous avons demandé à l'ensemble du personnel de déstocker les congés, les repos et les comptes épargne temps. C'est une question de solidarité tant au niveau de l'entreprise, mais aussi vis-à-vis de l'Etat et de la collectivité. Notre personnel a joué le jeu. Le recours au chômage partiel va s'intensifier dans les semaines qui viennent car le niveau d'offre restera réduit jusqu'au 11 mai. Les salariés qui travaillent ont un grand mérite car nous leur avons imposé de nombreuses contraintes. Nous avons modifié l'organisation des journées de travail et des services. Il y a également des contraintes liées aux opérations de nettoyage et de désinfection. A la maintenance, nous avons réparti les heures de prises de service pour limiter le nombre de personnes dans les ateliers.

MM : quelle est l'ambiance dans l'entreprise ?

LS : l'ambiance est studieuse et concentrée. Les salariés respectent bien les gestes barrière. Franchement, nous sommes très fiers d'eux. Ils ont vraiment conscience de rendre service. Certes, il y a des inquiétudes quant à ce qu'il va se passer par la suite, notamment par rapport au déconfinement. Nos partenaires, fournisseurs et sous-traitants nous questionnent beaucoup sans que nous puissions leur apporter de réponse. Construire une offre de transport dans ce contexte n'est pas simple.

MM : qu'est-ce qui est le plus à gérer dans une telle crise sanitaire ?

LS : il faut constamment réadapter notre organisation et nos moyens de production. Autre point difficile : nous demandons aux salariés de venir travailler alors qu'on entend partout qu'il faut rester chez soi. Enfin, il faut donner de la visibilité, en termes d'emploi mais aussi sur le devenir de l'entreprise et de ce service public à la sortie de cette crise.

MM : comment s'organise le travail au bout de 4 semaines de confinement ?

LS : depuis une quinzaine de jours, une sorte de routine s'était installée. Nos process de nettoyage et de désinfection et d'organisation du travail n'ont pas bougé. Cette période stable n'a pas duré longtemps ! Nous sommes désormais dans une phase où il faut construire la suite, notamment quel niveau d’offre nous devrons mettre en place le 11 mai. Il y a encore beaucoup d'interrogations quand aux conditions de reprise des écoles. Or les scolaires impactent fortement un réseau urbain. Tout comme nous devons évaluer le reste de la fréquentation. Nous pensons que des gens vont reprendre les transports publics, mais en moindre proportion. L'offre nominale prévue le 11 mai sera sans doute surdimensionnée. Parallèlement, nous devrons appliquer des dispositions sanitaires imposées par le gouvernement. Il faudra les intégrer dans notre production qui sera plus élevée qu'aujourd'hui. Aujourd'hui, les opérations de nettoyage et de désinfection ne sont pas très contraignantes car seul un tiers du parc est engagé chaque jour. Ce ne sera plus le cas lorsque nous monterons en puissance.

MM : selon vous, est-il possible d'imposer une distanciation sociale dans les bus et métro ?

LS : c'est quasiment impossible à gérer car le réseau est saturé : plusieurs de nos lignes ont une fréquentation supérieure à 20 000 voyages par jour. De plus, le métro ne dispose pas de portillon d'accès. Si nous devons limiter le nombre de passagers sur les quais, nous devrons mobiliser de façon pharaonique notre personnel. Ce n'est pas envisageable. Dans les bus, c'est impossible d'interdire les montées. Néanmoins, nous avons l'avantage d'avoir deux tiers des bus qui sont articulés. Nous devrons faire avec les moyens du bord pendant un certain temps.

MM : redoutez-vous un coup de frein pour l'engouement pour les TP lors du déconfinement ?

LS : il est évident que lorsqu'on demande à la population de respecter une distanciation sociale de 1,5 m cela n’incite pas à aller dans un bus ou métro bondé. De plus, les habitudes de télétravail prises lors des grèves de la SNCF, de la RATP et pendant le confinement réduiront une partie des déplacements. Dans un premier temps, il y aura aussi moins de touristes. Conséquence : nous devrons nous adapter, nous réinventer, trouver des moyens pour rassurer.

MM : quels enseignement tirez-vous de cette crise sanitaire ?

LS : le transport public est à reconstruire. Nous avions des certitudes et des fonctionnements bien rodés. Le Covid-19 a pointé du doigt l'obligation de donner du sens à ce que l'on fait. Il faudra travailler sur le pourquoi nous sommes là. On peut se passer de matches de foot, pas des services publics.

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