• Christine Cabiron

Gilles Fargier, DG de Keolis Lille

Propos recueillis le 7 avril 2020

Le réseau Ilévia fonctionne à 30%. De ce fait, l’organisation du travail a été bouleversée pour assurer la continuité du service public, protéger les salariés et les clients. Explications de Gilles Fargier, directeur général de Keolis Lille.

Mobilités magazine : comment avez-vous réduit l’offre de transport public ?

Gilles Fargier : dès les décisions gouvernementales, nous avons mis en place une cellule de crise. L’enjeu était de s’adapter et apporter une réponse quasi instantanée suite aux annonces. Nous avons réduit l’offre en trois temps : une première fois de 80%, puis de 60%. Aujourd’hui, nous sommes à environ 30% de l’offre habituelle. Les services annexes (le transport sur réservation, pour les personnes à mobilité réduite et les VLS) fonctionnent. Nous avons maintenu le transport sur réservation car ces lignes virtuelles desservent les communes. Nous avons par ailleurs, réduit l’amplitude compte tenu du peu de fréquentation. Les derniers métros, bus et tramway passent au point central à 22h30, contre 0h30 en temps normal. Les moyens ont été concentrés sur nos lignes structurantes qui desservent environ 75% de la population. Nous n’avons pas créé de services spéciaux pour les soignants car les trois principaux établissements hospitaliers sont desservis par les deux lignes de métro. Le quatrième l’est par le tram, lui-même connecté au métro. En temps normal nous réalisons 750 000 voyages par jour. Aujourd’hui il y en a 50 000.

MM : quelle est l’organisation interne de Keolis Lille ?

GF : l’entreprise compte 2500 salariés dont 1200 conducteurs. Deux tiers du personnel sont encore sur le pont. Ce qui nous a obligés à nous réorganiser de manière assez importante. Nous avons instauré des roulements pour les équipes présentes. Une partie est en chômage partiel, mais ces salariés peuvent être rappelés. Dans les PC, nous avons minimisé le nombre de personnes présentes, tout en les faisant tourner. L’idée est d’éviter de les exposer et surtout de durer dans le temps car nous ne savons pas combien de temps nous allons va devoir conserver ce type d’organisation. Il en est de même dans les ateliers où, là aussi, nous limitons le nombre d’agents. Nous nous assurons que la maintenance des véhicules et l’approvisionnement des pièces détachées puissent continuer. Car lorsqu’il faudra remonter le niveau d’offre, nous ne pourrons pas fonctionner avec 30% des véhicules. A l’exploitation nous avons supprimé la majorité des relèves en ligne.

MM : comment informez-vous les voyageurs ?

GF : nous nous appuyons sur le digital. La fermeture des agences commerciales a été compensée par le développement d’informations numériques. Nous alimentons notre application mobile et notre site internet. Nous utilisons aussi les réseaux sociaux : nous avons 50 000 abonnés sur Facebook, 20 500 abonnés sur Twitter et 3900 sur Instagram. Nous sommes certainement le réseau de province le plus « riche » dans ce domaine-là. Notre application M’Ticket qui permet de payer et valider son titre de transport avec son Smartphone, prend tout son sens dans cette crise.

MM : avez-vous supprimé les validations ?

GF : non car nos stations de métro sont équipées d’un contrôle d’accès. Aujourd’hui en matière de sécurité, nous constatons quotidiennement qu’il est absolument nécessaire de maintenir ce contrôle d’accès y compris pour éviter que nos stations ne soient occupées par des personnes qui n’ont rien à y faire. Nos contrôleurs et nos prestataires externes sont sur le terrain. Leur rôle est désormais orienté vers la sécurité, l’incitation à la validation et à l’information. En sachant qu’ils peuvent aussi verbaliser si c’est nécessaire.

MM : quelle est l’ambiance au sein de l’entreprise ?

GF : la psychologie du territoire dans ces phénomènes de crise est importante. Au niveau du groupe Keolis, ce qui est ressenti à Bordeaux est différent de ce qui est ressenti à Lille, Rennes et Lyon. C’est surprenant et compréhensible à la fois. Chacun a sa culture. C’est pourquoi nous essayons de faire fonctionner le réseau en tenant compte de ces paramètres. Nous informons au maximum les salariés et les partenaires sociaux sur la situation. Cette transparence est absolument nécessaire, ne serait-ce que pour couper court aux fausses informations. Cette transparence est bien perçue surtout dans un contexte d’incertitude. Nous sommes face à une crise sanitaire inédite. C’est pourquoi nous rappelons en permanence les gestes barrières. C’est une absolue nécessité. Les premiers jours, la prise de conscience était délicate voire difficile. Aujourd’hui tout le monde sait qu’il faut absolument respecter les consignes de sécurité.

MM : quel est l’état d’esprit des salariés présents sur le terrain ?

GF : je salue l’engagement des conducteurs, agents de métro, contrôleurs et mainteneurs qui sont solidaires les uns des autres malgré la peur qui est compréhensible. Nos agents sont fiers d’assurer la continuité du service public. Notre mission est nécessaire car elle fait partie des services vitaux qui participent au fonctionnement du pays. D’une manière très globale et générale, l’ensemble du personnel en a totalement conscience, même si le stress reste présent.

MM : c’est généralement compliqué de changer les habitudes de travail

GF : c’est d’autant plus difficile dans notre activité que notre métier s’inscrit souvent dans un temps long. Les organisations, les horaires sont toujours lourds à modifier. Nous avons décliné des plans de transport adaptés prévus dans notre organisation. Du moment où nous sommes entrés dans le confinement, tout le monde a bien compris que l’objectif était de limiter l’exposition de nos personnel. Nous avons un intérêt commun vis-à-vis de la santé de chacun. D’où l’importance d’adapter quasi en permanence l’organisation du travail. En sachant que nous sommes entrés dans une phase de stabilisation.

MM : qu’est-ce qui est le plus dur à gérer dans cette crise ?

GF : c’est l’aspect sanitaire car cette épidémie n’épargne personne. D’où la nécessité de n’exposer ni nos salariés ni nos clients. Cet aspect-là est d’autant plus compliqué à gérer qu’il ne s’agit pas d’une science exacte. Autre difficulté : l’adaptation quotidienne est une contrainte. Cela nécessite une exploitation robuste et des personnels qui ont l’expertise nécessaire. Ce qui le cas à Lille.

MM : pensez-vous que le Covid-19 va freiner l’augmentation de la fréquentation du réseau Ilévia ?

GF : notre réseau progresse de + 5% par an. Impossible à ce jour de savoir si la crise sanitaire va impacter cette progression. Je n’ai pas de boule de cristal. Il est probable qu’il va y avoir un après. Dans notre secteur, les parcours clients, leur comportement, risquent d’être modifiés, peut-être d’une manière durable. Il est souvent question de relations entre ville dense, transport public et climat. Une nouvelle donnée vient de s’inviter de manière brutale dans cette équation, c’est la santé publique. Je ne sais pas encore comment nous pourrons inciter les Lillois à prendre les transports publics tout en respectant une distanciation sociale. Pour nous exploitants, mais aussi pour les collectivités et l’Etat, cette question sera un enjeu majeur. Nous pouvons imaginer qu’il y aura un coup d’accélérateur sur le développement des achats/validations des titres de transport avec son téléphone. Peut-être même que cela s’imposera.

MM : commencez-vous à réfléchir à l’après crise ?

GF : cette semaine, nous avons commencé à réfléchir à quelle stratégie adopter. Nous ne savons pas aujourd’hui comment le déconfinement sera organisé. Nous devrons certainement reprendre l’activité de manière progressive. Tant que les enfants seront maintenus à domicile, leurs parents ne seront pas dans l’entreprise. Autre point crucial : il faudra s’assurer que nos installations et nos matériels sont bien en état de fonctionner pour pouvoir redémarrer.

MM : avez-vous mesuré l’impact financier ?

GF : la seule chose que nous savons c’est qu’un mois de recettes commerciales représente 8 M€. Les conséquences économiques de cette crise sont lourdes. D’autant plus que le modèle de financement des transports publics sera remis en question car le versement mobilité sera amputé. Nos entreprises seront durablement impactées par le confinement et le déconfinement. Nous ne savons pas comment la clientèle va se réapproprier les transports collectifs. L’impact financier de cette crise aura lieu bien sûr dans l’immédiat mais aussi à plus long terme. Reste à savoir s’il se limitera à 2020.

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