• Pierre Cossard

Philippe Chervy, DG de la SEMITAG

Propos recueillis le 2 avril 2020

A Grenoble, 25% des services de transport public fonctionnent. Ils sont gratuits depuis le 27 mars pendant toute la durée du confinement. Le transporteur a mis en place un service de transport à la demande fonctionnant 24h24 et 7j/7 pour le personnel de santé. Explications de Philippe Chervy, directeur général de la SEMITAG

Mobilités magazine : quelle offre de transport public proposez-vous aujourd’hui dans l’agglomération grenobloise ?

Philippe Chervy : nous assurons aujourd’hui 25% des services. Nous avons réduit l’offre en trois temps : une première fois à hauteur de 20% au moment de la fermeture des écoles. A ce moment là nous avons vite constaté que cette offre était trop « riche » en journée, mais insuffisante le soir et le matin pour répondre aux besoins des personnels. Nous avions en effet supprimé les services nocturnes. Nous l’avons donc réduite à nouveau de 10% mais nous avons élargi les amplitudes. Après le confinement, nous avons décidé de n’assurer que 25% des services. Nous n’avons pas supprimé de lignes régulières, mais fortement baissé les fréquences.

MM : pour quelle raison avez-vous instauré la gratuité ?

PC : la fréquentation a chuté de 90%. En temps normal, les Transports de l’agglomération grenobloise (TAG) réalisent 400 000 voyages par jour. Au départ nous envisagions d’accorder la gratuité au personnel soignant. Mais cela aurait été complexe de les dissocier des autres voyageurs. De plus, nous aurions eu des demandes de la part de personnes dont l’activité est essentielle. Aussi la collectivité à décidé de généraliser cette mesure à l’ensemble des passagers. Du fait de la gratuité, nous faisons intervenir régulièrement la police car des trublions avec des chiens montent et descendent des véhicules. Cela créé de la panique chez les voyageurs qui se regroupent et de fait ne respectent plus les distances de sécurité. Ce phénomène reste marginal mais nous avons des réclamations en ce sens. Certaines personnes nous ont même menacés de porter plainte pour mise en danger de la vie d’autrui. Aussi, nous avons décidé de mettre en exploitation nos tramways les plus longs et nous envisageons d’injecter des bus articulés sur certaines lignes Chrono.

MM : comment fonctionne votre service de transport dédié aux personnels soignants ?

PC : nos lignes régulières répondent à une partie de leurs besoins de déplacement des soignants. Mais nous allons avoir des demandes importantes et atypiques lorsque le pic épidémique touchera Grenoble. Demandes auxquelles nous ne pourrons pas avec les lignes régulières. C’est pourquoi le transport à la demande fonctionne H24, sept jours sur sept. Nous avons pour cela mobilisé nos 15 véhicules de TAD et 120 taxis de l’aire grenobloise. Nous avons adressé un e-mailing à plus de 100 établissements hospitaliers pour qu’ils identifient les besoins de leurs salariés. Pour l’instant, nous avons une dizaine de demandes par jour.

MM : quel est le taux de chômage partiel sein de la SEMITAG ?

PC : sur un effectif de 1500 salariés (dont 900 conducteurs), 30% des agents sont en chômage partiel par roulement. Le taux d’absentéisme pour maladie (toutes causes confondues) est en augmentation et s’établit à 20%. Par contre, nous avons des services en surchauffe, comme celui de la paye car il y a un pointage complexe entre le chômage partiel, les gardes d’enfants…

MM : quelles mesures sanitaires avez-vous prises pour protéger les salariés ?

PC : nous avons modifié l’exploitation des bus. Désormais, un conducteur est affecté à un véhicule pendant toute la durée de son service. Dans les ateliers, les bus qui rentrent sont désinfectés, nettoyés et étiquetés pour que la maintenance puisse identifier ceux sur lesquels ils peuvent intervenir. Nous avons distribué du gel hydroalcoolique et des lingettes désinfectantes. Toutes ces mesures visent à rassurer nos agents. L’encadrement est physiquement présent à leurs côtés chaque jour car nous avons un devoir d’exemplarité.

MM : qu’est-ce qui est le plus dur à gérer ?

PC : sans hésitation, ce sont les fake news. Par exemple, on entend dire qu’il n’y a plus de gel hydroalcoolique. Circulent également des rumeurs de droit de retrait. Il faut en permanence décrypter le vrai du faux et rassurer. Nous passons beaucoup de temps pour expliquer. Tous les deux jours, j’enregistre un bulletin d’information que nous diffusons sur notre réseau intranet, consultable à distance. J’explique quelle est la situation, quelles mesures sont prises. C’est plus efficace que les notes de service et cela permet de maintenir une proximité physique, même si elle n’est qu’audio.

MM : comment imaginez-vous la reprise de l’activité ?

PC : j’ai de nombreuses inquiétudes. La première concerne le report des travaux prévus pour doubler l’A480. Ces travaux vont impacter le fonctionnement du réseau car des ponts empruntés par le tramway doivent être détruits. Or le secteur du BTP est à l’arrêt à cause du Covid-19. Par conséquent, ces travaux initialement prévus cet été, seront reportés en septembre/octobre au moment où la fréquentation des TAG est importante avec la rentrée universitaire. Nous avions aussi prévu de changer des rails en centre-ville cet été. Ces opérations seront annulées ou reportées à des dates qui ne nous convient pas bien. Autres inquiétudes : le passage aux Mines des véhicules et la suspension des formations obligatoires des conducteurs. La semaine, nous avons été alertés par les usines qui produisent le sable pour les tramways de l’arrêt de la production. Si nous n’avons plus de stock, les tramways ne pourront plus circuler.

MM : quelles seront les impacts du Covid-19 pour la SEMITAG ?

PC : il va y avoir un coup d’arrêt de la progression de la fréquentation. Nous étions sur une tendance de +3 à +4% par an. Ce sera également le cas pour les recettes commerciales qui génèrent 40 M€ par an. En mars, nous avons perdu 4 M€. L’impact financier sera important car nous mobilisons plus de moyens qu’en temps normal. Les charges continuent de courir même si nous avons eu un recours assez massif au chômage partiel. Il faudra aussi rembourser les abonnés.