• Hubert Heulot

Laurent Fournel, conducteur à la TAN (Transports de l’Agglomération Nantaise)

Propos recueillis le 1er avril 2020

Dix-huit ans de « boîte », jeune représentant syndical, Laurent Fournel juge le moment éprouvant pour beaucoup de collègues, même si le public adresse davantage de signes de gratitude.

Mobilités Magazine : Comment un conducteur de bus vit-il la période actuelle ?

Laurent Fournel : Je peux en parler à titre personnel et témoigner aussi pour mes collègues. Peut-être parce que je suis du genre « grande gueule » qui, quand il a quelque chose à dire, le dit, peut-être aussi parce que je suis élu du personnel depuis peu, les collègues m’appellent. Je reçois un appel par jour en moyenne. Certains vivent mal cette période d’isolement. Après tout, nous faisons un métier public et au service du public. Alors, se retrouver coincé dans son appartement, tout seul pour certains, n’est pas toujours simple. C’est pourquoi je leur glisse à l’oreille, quelquefois : passe prendre un café au travail ! Leur bouée de sauvetage, pour certains, est la bourse d’échange de service qui d’ordinaire permet de changer de jours de repos. Là, on s’échange des jours de chômage partiel contre de vrais jours de travail. Une aide psychologique existe dans l’entreprise mais pour y accéder, il faut passer par la hiérarchie. Pas toujours évident ! Pour ma part, je continue de travailler. Je fais aussi partie des volontaires pour le transport à la demande mis en place pour le personnel soignant. Je ne m’ennuie pas.

MM : Les relations avec le public ont-elles changé, pour ceux qui roulent encore ?

LF : Nous en rions avec les collègues, les gens nous saluent davantage. Bonjour ! Au revoir ! Il y en a toujours, dans certains quartiers, qui continuent de caillasser nos bus. Mais les trois quarts des gens que nous transportons aujourd’hui ont vraiment besoin de nous. On s’en est bien rendu compte au début du confinement. En commençant la journée à 6h au lieu de 5h30, on pénalisait des gens qui continuaient d’aller à leur travail. Les femmes de ménage en particulier. Depuis, les horaires ont été ramenés à 5h30. Notre métier, c’est du service public. En ce moment où les gens ont besoin de nous, nous sommes là ! On a parfois l’impression qu’ils en prennent conscience.

MM : Comment s’est organisée la sécurisation des conducteurs ?

LF : D’abord, en prenant exemple sur certaines villes de France (Bordeaux en premier, je crois) l’entrée des passagers par l’avant et la vente de titres par le conducteur ont été supprimées. Plusieurs places à l’avant du bus, à l’approche du conducteur, ont a été condamnées, accès interdit par du ruban. Ensuite, la vitre anti-agression du poste de conduite a pu être relevée. Moi, j’aime bien la remonter en hiver, pas seulement quand la grippe circule, pour me protéger des courants d’air. Là, ça a été fait systématiquement. Chacun de nous a disposé d’un flacon de 100 millilitres de gel hydroalcoolique et de 200 lingettes pour nettoyer notre poste. Le bus est désinfecté à chaque passage de relais d’un conducteur à un autre. Plus aucune relève ne se fait en ligne. Seulement au dépôt.

MM : Et les distances de sécurité entre passagers ?

LF : Des affiches ont été posées dans les bus pour expliquer les mesures de sécurité à suivre. S’il y a plus de 20 passagers, nous remontons l’information. Nantes Métropole et le préfet veulent le savoir pour ajouter des passages, s’il le faut, remplacer à un bus standard par un bus articulé. Après une forte réduction de services au début du confinement, il y a certains réajustements, à la hausse à cause de cela.

MM : Avec toutes ces mesures, estimez-vous la sécurité des conducteurs assurée ?

LF : Oui. Nous l’avons aussi obtenue en plaidant d’emblée en interne pour une forte baisse d’activité. Dans le concret, rouler tous les jours, comme un samedi de faible affluence au lieu d’un jour de semaine, même allégé. Il n’y avait pas de raisons que nous, les conducteurs, restions exposés alors que d’autres professions comme les éboueurs ne l’étaient plus ! Aujourd’hui, le réseau ne tourne qu’au tiers de ce qu’il roule d’ordinaire, comme un dimanche.

MM : Nantes, comme beaucoup de villes, a mis en place un transport spécifique pour les soignants ?

LF : Il a un grand succès auprès des conducteurs. 225 sur 1200 sont volontaires pour l’assurer. Le transport à la demande pour les personnes à mobilité réduite a été réorienté au profit des soignants. Ainsi, ils sont reconduits chez eux ou très près de chez eux. Hier, nous avons répondu à 131 demandes de ce genre.

MM : Et vous avez remporté un succès public en racontant le transfert des soignants accompagnant le premier transfert en train de malades du Covid-19 de Strasbourg vers les Pays de la Loire.

LF : Je l’ai raconté sur une page Facebook que j’ai créée pour ma commune, Carquefou, voisine de Nantes. J’ai vécu un moment intense, inoubliable. Le 25 mars, j’ai été appelé par la TAN pour ramener en bus à leur hôtel, à dix minutes de la gare, les soignants qui avaient accompagné les malades transférés de Strasbourg en TGV sanitaire. Ils y en avait 39 de prévus. Ils n’étaient que 29, les autres préférant prendre un peu l’air. Mais 29 médecins, infirmières, secouristes de la Croix de Malte, avec leurs charlottes, leurs masques, accompagnés du coordinateur de l’ARS et des agents de sécurité de la SNCF. Ils venaient de passer le relais aux soignants du CHU de Nantes. Ils étaient visiblement crevés. 29 personnes à bord de mon véhicule et pas un bruit sauf celui de la télévision qu'ils regardaient sur un smartphone et qui diffusait la conférence de presse de Jérôme Salomon, le directeur général de la santé. Puis il y a eu l'annonce par ce dernier, qu'une adolescente de 16 ans était morte de cette putain de maladie en Île-de-France, et là... un blanc. Tu ressens à cet instant l'émotion, le poids de la responsabilité qu'ils ont sur les épaules. C'est difficile à expliquer ou à décrire, mais cette ambiance est lourde, puissante, forte mais aussi assez très déstabilisante. La vague émotionnelle que j'ai pris comme une claque en voyant ce personnel, tous mobilisés, fatigués, sonnés mais encore debout, est indescriptible. Cela restera un moment fort et marquant de ma carrière de conducteur. On a l’impression que la vie s’arrête un instant. Quand ils sont sortis du bus, je suis descendu moi-aussi. Je les ai applaudis. Ils m’ont répondu : « vous aussi vous êtes sur le pont ». Ce moment-là, raconté sur ma page Facebook, a été vu 10 000 fois.